Chien détendu près de son humain : dominance chez le chien, une idée reçue

Ton chien tire en laisse, passe la porte avant toi, grogne près de sa gamelle ? Quelqu’un t’a sûrement déjà dit qu’il teste tes limites, qu’il faut lui montrer qui est le chef et même expliqué comment faire : manger avant lui, lui interdire l’accès au lit ou au canapé, le retourner sur le dos quand il grogne , etc …

Cette notion de dominance chez le chien a la vie dure, je l’entends malheureusement encore trop régulièrement. Pourquoi malheureusement ? parce que son existence n’a jamais été démontrée dans la relation entre le chien et l’humain et elle pousse à des méthodes et une communication qui abîme ce qu’il y a de plus essentiel à construire dans la relation : la confiance.

Tu l’auras compris, j’ai une bonne nouvelle nouvelle pour toi : tu n’as pas besoin d’être chef de meute. (en plus les horaires sont épouvantables et c’est super mal rémunéré.)

D’où vient cette idée que ton chien veut dominer la maisonnée ?

Une colocation forcée, pas une famille

Tout est parti d’observations de loups, en captivité ! Des individus qui ne se connaissaient pas, enfermés ensemble, et qui se disputaient forcément les ressources. Un peu comme si on décrivait la vie de famille en regardant une colocation qui tourne mal.

En 1999, le biologiste David Mech a remis les choses à plat : dans la nature, une meute, c’est une famille, guidée par ses parents. Les fameux « alphas », ce sont simplement papa et maman. Personne ne se bat pour un trône, pas de hiérarchie façon Game of Thrones, juste une famille. Et le plus ironique, c’est que c’est lui qui avait contribué à populariser le mot « alpha » dans un livre de 1970 (avant d’observer les loups dans la nature et de revenir sur ses théories tirées de la captivité).

En plus, quand on parle de dominance, éthologiquement parlant, on décrit une organisation sociale, « sociale » signifiant au sein de l’espèce et jusqu’à preuve du contraire le chien et l’humain sont deux espèces bien différentes.

Un raccourci bien pratique

L’idée à cette époque a très vite voyagé du loup au chien, jusque dans ton salon, porté par des livres et des émissions de télé. Elle a un gros avantage : elle explique absolument tout chez ton chien et propose une seule et unique solution miracle, être ferme. Sous entendant que si tu as des difficultés c’est que tu n’es pas assez ferme, bonjour la culpabilisation …

C’est l’étiquette de la flemme, celle qui dispense de comprendre le chien, de le voir pour ce qu’il est et de chercher la véritable cause des difficultés que l’on rencontre.

Ce que dit la science sur le relation homme-chien ?

La dominance décrit une relation, pas un caractère

Pour l’équipe de Bradshaw (Université de Bristol, 2009), la dominance est une caractéristique d’une relation entre deux individus de la même espèce pas une personnalité. Parler d’un « chien dominant » n’a donc pas beaucoup de sens. Leurs observations suggèrent que les relations entre chiens s’apprennent par l’expérience, sans quête de rang.

Le piège : confondre « agressif » et « dominant »

Dans leur clinique, les chercheurs de Bristol voient régulièrement des chiens qui ont appris à se montrer agressifs pour éviter une punition qu’ils anticipent. Le chien perçu comme « dominant » est très souvent un chien qui a peur.

La balance des interactions : une autre façon de regarder ta relation

Si la dominance ne décrit pas bien ce qui se passe entre ton chien et toi, par quoi la remplacer ?

Aujourd’hui, on parle plutôt de balance des interactions.

L’idée vient surtout de la recherche sur les animaux d’élevage, et elle a été proposée pour décrire la relation humain-chien : la relation, c’est la somme de toutes vos interactions, positives, neutres et négatives que ton chien en garde en mémoire.

Quand le positif l’emporte, il recherche ton contact.

Quand c’est le négatif (menaces, cris, punitions), il a plutôt tendance à t’éviter, à avoir peur, voire à devenir agressif pour se protèger de tes agressions.

Ça explique aussi pourquoi un chien peut n’agresser qu’un seul membre de la famille : celui avec qui la balance penche du mauvais côté. Il ne cherche pas à le « dominer », il réagit à l’historique de leurs échanges.

Garde à l’esprit que c’est ton chien qui décide de ce qui est agréable pour lui, pas toi. Deux être vivants impliquent deux perceptions qui peuvent être diamétralement opposées : une caresse n’est pas un cadeau pour un chien qui n’aime pas être touché par exemple. Tu veux améliorer ta relation avec ton chien ? ajoutes des interactions positives dans vos vies. Comment ? on voit ça plus loin.

Les règles « anti-dominance » à arrêter dès aujourd’hui

Les classiques : porte, gamelle, canapé

Ton chien passe la porte avant toi parce qu’il est excité, pas parce qu’il vient de prendre le pouvoir. De la même manière, manger avant lui n’aura aucun impact sur « ton rang présumé » ça risque même d’exciter encore plus ton chien si il a faim et ton repas sent bon. L’accès au canapé c’est un choix personnel, tu peux profiter sans complexes de longues soirées avec ton chien sur le canapé ou lui interdire parce que tu ne veux pas de poils dessus, l’important étant de rester cohérent et de ne pas changer de règle comme de slip.

Ces rituels n’ont aucune base scientifique.

L’alpha roll, le regard fixe et le coup de laisse

Une étude de Herron et collègues (2009) a montré que les méthodes confrontationnelles utilisées par les propriétaires avant la consultation étaient associées, dans de nombreux cas, à des réponses agressives du chien. Les chiens vus pour de l’agressivité envers leurs proches réagissaient plus souvent avec agressivité à l’alpha roll et aux cris. Autrement dis, les solutions proposées autour de la soit disant dominance aggravent souvent les problèmes.

Ces méthodes ont un point commun, ce que l’on appelle la punition positive. On ajoute quelque chose de désagréable pour faire « disparaitre » un comportement. Ici, « positive » est en lien avec sa définition mathématique et implique ajouter quelque chose. Le souci, c’est que ton chien ne relie pas la punition uniquement à son comportement : il la relie aussi à toi.

Souviens-toi de la balance des interactions : chaque punition positive est une interaction négative de plus au compteur. Une revue de la littérature (2017) rapporte d’ailleurs que les chiens dont les propriétaires utilisent davantage de punition physique jouaient moins avec eux et conclut que les méthodes aversives pourraient nuire au bien-être du chien et à ses interactions avec l’humain.

Choisir la méthode qui risque d’abîmer le lien plutôt que celle qui le renforce, c’est un pari que je ne te conseille pas de faire.

Il grogne donc il me domine

C’est probablement l’idée reçue la plus dangereuse qui prive complètement le chien de sa communication la plus essentielle. Un grognement, c’est avant tout un avertissement : « je suis mal à l’aise ». Le punir supprime l’avertissement, pas l’inconfort. Ce qui implique un risque majeur car si l’avertissement disparait car il n’est pas entendu, la réaction suivante peut être plus rapide, non prévenue et plus intense avec un risque réel de morsure.

Ce qu’on fait à la place : des alternatives concrètes

Comprendre avant de conclure à la dominance

On commence par identifier les émotions en jeu pour ton chien et ce qui les déclenche, peur, frustration, excitation élevée associée etc … Puis on s’intéresse aux apprentissages et à leur niveau d’assimilation pour TON chien. Qu’a-t-il réellement appris/compris ?

Et si ton chien souffrait de douleurs ? Un bilan vétérinaire est important, d’autant plus chez le sénior plus fragile et plus susceptible de souffrir de douleurs et d’être plus irritable.

Des repères clairs, pas un rapport de force

Un chien a besoin de prévisibilité, pas d’un chef. Des routines stables, des consignes simples, claires et cohérentes, amènent de la prévisibilité dans le quotidien et de la clarté dans la communication en plus d’augmenter l’efficacité de l’apprentissage. On valorise ce qu’on veut revoir et on ajuste l’environnement pour mettre le chien en situation de réussite au lieu de corriger un chien qui est mis en échec. C’est ça, l’éducation positive du chien : on montre au chien ce qu’on attend de lui, au lieu de le punir pour ce qu’on ne veut pas.

Redonner du choix et de la confiance

Un chien qui peut choisir, explorer, dire « stop », gagne en sécurité et en confiance, en lui et en son environnement. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’aime autant le Dog Parkour : franchir, contourner, grimper à son rythme lui redonne un sentiment de contrôle sur ce qui lui arrive. C’est précieux pour les chiens craintifs ou réactifs, ceux justement qu’on étiquette le plus vite « dominants ».

Pourquoi la dominance abîme la relation avec ton chien

Du stress que l’on peut mesurer

Dans une étude sur 92 chiens de compagnie, Vieira de Castro et son équipe (2020) ont comparé des écoles aversives, mixtes et basées sur la récompense. Les chiens du groupe aversif montraient plus de signes de stress, plus d’états tendus ainsi que des hausses de cortisol plus fortes après l’entraînement. Une étude de 2021 va dans le même sens : les chiens dont les propriétaires utilisaient plusieurs méthodes aversives se montraient plus « pessimistes » dans un test cognitif.

Un lien qui se fragilise

Quand on parle de lien avec son chien, on a souvent du mal à savoir de quoi on parle. En 2019, l’équipe de Vieira de Castro a essayé de le mesurer avec un outil sérieux : le test de la situation étrange, adapté de la recherche sur l’attachement des jeunes enfants.

Le principe : on observe comment le chien réagit quand son humain s’absente puis revient, et s’il s’appuie sur lui comme sur une base de sécurité. Les chercheurs ont comparé des chiens issus d’écoles d’éducation aversives et d’écoles basées sur la récompense. Résultat : un attachement sécure tendait à être plus constant chez les chiens entraînés à la récompense.

Et si on remet ça en perspective avec la balance des interactions : un chien qui subit régulièrement des corrections accumule du négatif, et il peut finir par te voir moins comme une base de sécurité que comme une source d’incertitude. Un chien stressé et pessimiste ne vient pas chercher du réconfort.

Le piège du chien « enfin calme »

Un chien qui se fige ou n’ose plus bouger n’est pas apaisé, il est inhibé. On n’obtient pas la sécurité d’un chien en le soumettant, on l’obtient en lui montrant qu’on est fiable. Un chien bien dans ses pattes est un chien qui s’exprime et qui est entendu et respecté pas un chien qui ne bouge pas.

Un chien a besoin de repères, pas d’un chef

Ton chien ne cherche pas à te contrôler. Il cherche juste à comprendre le monde dans lequel il évolue, son monde, à se sentir en sécurité et à savoir ce que tu attends de lui. Quand on l’écoute au lieu de le corriger, la relation devient plus simple, plus fluide et plus sereine pour tout le monde.

Si tu te reconnais dans ces règles héritées de la « chef de meute attitude » et que tu ne sais pas comment faire autrement, je t’accompagne avec une approche fondée sur le renforcement positif, le respect, la bienveillance et la science pour mieux comprendre ton poilu et vivre pleinement ta relation avec lui sereinement.

Pour aller plus loin

  • Mech, L. D. (1999). Alpha status, dominance, and division of labor in wolf packs. Canadian Journal of Zoology, 77(8), 1196-1203. doi:10.1139/z99-099
  • Bradshaw, J. W. S., Blackwell, E. J., & Casey, R. A. (2009). Dominance in domestic dogs, useful construct or bad habit? Journal of Veterinary Behavior, 4(3), 135-144. doi:10.1016/j.jveb.2008.08.004
  • Herron, M. E., Shofer, F. S., & Reisner, I. R. (2009). Survey of the use and outcome of confrontational and non-confrontational training methods in client-owned dogs showing undesired behaviors. Applied Animal Behaviour Science, 117(1-2), 47-54. doi:10.1016/j.applanim.2008.12.011
  • Guilherme Fernandes, J., Olsson, I. A. S., & Vieira de Castro, A. C. (2017). Do aversive-based training methods actually compromise dog welfare? A literature review. Applied Animal Behaviour Science, 196, 1-12. doi:10.1016/j.applanim.2017.07.001
  • Vieira de Castro, A. C., et al. (2019). Carrots versus sticks: the relationship between training methods and dog-owner attachment. Applied Animal Behaviour Science, 219, 104831. doi:10.1016/j.applanim.2019.104831
  • Vieira de Castro, A. C., et al. (2020). Does training method matter? Evidence for the negative impact of aversive-based methods on companion dog welfare. PLoS ONE, 15(12), e0225023. doi:10.1371/journal.pone.0225023
  • « Dogs are more pessimistic if their owners use two or more aversive training methods » (2021). Scientific Reports. nature.com/articles/s41598-021-97743-0
  • « Professional dog trainers’ perspectives on training methods: ethical and evidentiary insights » (2026). Frontiers in Veterinary Science (PMC12975608).

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